Il me reste quelques étapes à franchir pour terminer la succession de ma tante, décédée l'an dernier. La maison est à vendre. 65 ans d'histoire, dont près de 60 d'une famille que j'ai appris à mieux connaître en tant qu'adulte ces dernières années. Des gens fiers, travaillants, intègres et serviables qui se serrent les coudes et qui vivent une amitié fraternelle tissée serrée. Une famille de plus en plus décîmée suite au décès des aînés qui nous quittent pourtant à un âge plus que respectable.
Mon rôle de liquidatrice peut paraître simple de l'extérieur: vendre tous les biens afin de distribuer les montants aux héritiers. Cela implique néanmoins beaucoup de travail, et surtout beaucoup d'émotions. Je me retrouve à fouiller la vie privée de personnes que je croyais connaître et sur qui j'apprends des choses inédites. J'entre dans leur intimité la plus secrète; je vide des tiroirs, des garde-robes, me sentant épiée par les fantômes de la parenté qui a vécu là.
Il m'arrive de m'arrêter et de voir dans ma tête le film des jours heureux que j'y ai vécus: les nombreux Noël avec le sapin argenté éclairé d'un spot rotatif à quatre couleurs, le sol sous le sapin, jonché de cadeaux... ils s'en trouvait en si grande quantité qu'on avait peine à marcher dans cette portion du salon double! Les fêtes du jour de l'An, la maison remplie de monde, les jeux, les éclats de rire... Deux des trois étages grouillaients de gens : oncles, tantes, cousins et cousines, tous endimanchés, tous d'humeur à la fête. Les activités se déroulaient au sous-sol au plafond tellement bas que c'est la tête baissée que les plus grands y circulaient. Le rez-de-chaussée appartenait aux joueurs de cartes et à ceux désirant discuter dans une atmosphère plus calme. L'étage du haut demeurait interdit aux invités; c'était un endroit privé où se trouvaient deux chambres : celle de deux de mes tantes et celle où mes parents dormaient quand ils venaient en visite. J'y montais de temps-en-temps pour retrouver un peu de calme et contraster avec le brou-ha-ha de la fête. Cela me donnait l'impression de tricher, de faire quelque chose d'interdit.
Je revois mes étés... quand je dévalais la pente menant vers la maison, à vélo... la fois où je suis tombée sur le trottoir de ciment... La côte de sable qu'on descendait en courant, ma soeur et moi... le retour à la maison... nos fous rires sur le chemin... le sable qui nous couvrait de la tête aux pieds... les "Cabanes à Midas"... la crème glacée de grand-maman... l'odeur du steak avec du "gravy"... les galettes de sarrazin... le blé d'inde au mois d'août... les concombres et les tomates du jardin d'oncle Maurice... Le travail à la shop, les biscuits que ma tante m'offrait en collation... mon oncle sillonnant les différents services de son entreprise... les nombreux visiteurs... L'odeur familière... les vêtements de ma tante... et ceux de ma grand-mère... les souvenirs de mon autre tante, celle si pieuse et réservée, la première à faire le grand voyage.
Quelle belle maison, accueillante, pleine de vie! Elle n'a pas perdu de sa beauté, même aujourd'hui... seulement, son âme s'est envolée avec la dernière de la famille à nous quitter : tante Mimi.
Pendant le processus, j'ai pu me couper de mes émotions la plupart du temps et travailler mécaniquement, froidement. J'entrais là pour y accomplir une mission. Malgré tout, j'ai eu le coeur gros à plusieurs reprises. Ce fut un choc pour moi de recevoir les documents de l'agent d'immeuble, tous les détails reliés à la vente, l'information froide et utile qu'on retrouve sur Internet. Là, j'ai pleuré. Notre bijou familial, notre boîte à souvenirs est maintenant à vendre, pour vrai.
Je souhaite sincèrement que les nouveaux propriétaires auront autant de bonheur à vivre là que ma soeur et moi avons eu à y séjourner. Je souhaite qu'ils arrivent à lui redonner son âme, sa vie et qu'ils y passent des jours très heureux. Pour ma part, je pense qu'il me faudra beaucoup de temps avant de pouvoir repasser dans ce secteur.
Cela fait maintenant près d'une heure que j'écris... mais ça m'a fait un bien immense. Je me sauve, on travaille sur le ponton aujourd'hui. Ça va me changer les idées, je crois que j'en ai besoin!
Je me dois de remercier mon oncle, celui qui est propriétaire de la "shop". Il vit présentement dans la maison sans vraiment l'habiter: il n'y va que pour dormir. Mais il m'a été (et m'est encore) une aide précieuse! Que d'heures il m'a sauvées en appelant ses contacts pour envoyer des gens chercher les nombreux items à donner! Et toutes les fois où je me rends à la maison, il se rend disponible pour m'aider ou simplement m'accompagner parce qu'il sait combien ça peut être difficile. Je lui dois une fière chandelle. Il est vraiment extraordinaire. Merci oncle Gérard! :)